Célébrer le cinquième centenaire de la naissance de Calvin ? Mais qu’est-ce qui est né avec Calvin, et en quoi le réformateur français mérite-t-il que l’on interroge cette mémoire-là ? En quoi mieux connaître Calvin et son œuvre peut-il concerner le monde d’aujourd’hui ?
Calvin n’a pas inventé la Réforme. Lecteur de Luther, c’est chez lui qu’il a découvert les grands principes réformateurs – la grâce seule, la foi seule, l’Écriture seule. Cependant, il a repensé ces thèmes dans un langage dynamique, pratique, populaire, pour les Français et la chrétienté du XVIe siècle. Homme de son temps, Calvin s’inscrit dans des limites que nous pouvons aujourd’hui mesurer. Il est aussi l’auteur d’une œuvre qui a contribué à fonder le monde moderne et qui reste une source d’inspiration vivante pour les Églises et la spiritualité chrétienne. Calvin réformateur ?
Réformer la religion
Avec la Réforme de Luther, le christianisme sort de la logique du sacrifice. Mais Calvin, à sa suite, a porté toute son attention aux conséquences de cette redéfinition du christianisme comme religion. Il a notamment redistribué, de manière conséquente et innovatrice, les rapports du sacré et du profane, qu’il s’agisse des sacrements, de l’art, de la vocation de chaque fidèle dans la société ou de l’éthique chrétienne.
Avec Calvin, l’homme apprend que la religion elle-même est le domaine de la tentation par excellence, celle qui érige de fausses images de Dieu, et que la Bible invite les croyants à réviser constamment les produits de la culture religieuse, à cause de la transcendance de Dieu.
Réformer le christianisme
C’est-à-dire l’Église elle-même. La structurer, en organiser les « ministères » en fonction des dons divins et des besoins humains, lui reconnaître une identité assez forte pour qu’elle puisse porter l’Évangile quoi qu’il arrive, mais avec une architecture assez souple pour qu’elle puisse s’adapter à la diversité des temps et des lieux. Les réformés recueillent aujourd’hui avec reconnaissance un héritage à vocation œcuménique.
Réformer les rapports entre Église et société
À l’heure où la société – représentée par l’État – et la religion (les religions) sont forcées de redéfinir leurs rapports mutuels et leur distance respective l’une par rapport à l’autre, il n’est pas inutile d’interroger le modèle que Calvin s’est efforcé de mettre sur pied dans ce domaine, dans le laboratoire de Genève. De nombreux aspects en sont aujourd’hui dépassés, du fait de la sécularisation des sociétés occidentales comme de l’évolution des théologies. Mais Calvin était persuadé de la valeur propre de chaque sphère, de sa nécessaire autonomie, et de la souhaitable coopération des deux instances, distinctes, solidaires, complémentaires pour le fidèle, et non subordonnées l’une par rapport à l’autre.
Réformer ses appartenances
Calvin, le Picard, le Français, le juriste humaniste, est parti à l’âge de vingt-sept ans en exil et il a accompli son œuvre de réformateur dans un lieu qu’il n’appréciait que modérément. Par conviction, et par souci d’efficacité, il est devenu un étranger. Il est rapidement placé au centre d’un réseau international, qu’il fréquentait par ses lettres et par les innombrables visiteurs, auditeurs et étudiants affluant à Genève. Il a fondé non pas une institution rivale de Rome, mais un réseau international de chrétiens partageant et parfois critiquant son message. Au-delà de leurs appartenances politique et linguistique, voire confessionnelle, ils étaient conscients de participer à un christianisme sans frontière.
Réformer la culture
Calvin a cherché à discerner ce qui, dans la culture de son temps – philosophie, musique et arts plastiques ou littérature –, pouvait être compatible avec la foi, et ce qui ne l’était pas. C’est un discernement que chaque fidèle entreprend aujourd’hui pour son compte ou avec d’autres, mais que le réformateur a conduit avec une intelligence aiguë de ce qui convient au culte chrétien comme de ce qui relève de l’autonomie du plaisir esthétique. Austère, Calvin ? Écoutons déjà les mises en musique du Psautier huguenot, qu’il a promu…
Décidément, Calvin vaut la peine que l’on s’intéresse à ce qu’il a tenté, en son temps, pour la foi chrétienne, pour la société et pour les hommes et les femmes avides de devenir meilleurs chrétiens, meilleurs citoyens, meilleurs représentants de l’humanité tout court.
Olivier Millet, enseignant en histoire à Paris 12 Marianne Carbonnier Burkard, enseignante en histoire à l’IPT Paris
Exergue Les réformés recueillent aujourd’hui avec reconnaissance un héritage à vocation œcuménique