Enseignant à l'Université d'Amiens, Dominique Ngoïe Ngalla est réfugié en France. Il reçoit la Voix Protestante. Propos recueillis par Eliane Humbert.
Comment voyez-vous le Congo ?
Pourquoi les peuples d'Afrique se battent-ils sans arrêt, pourquoi tant de guerres et de désordres ? Il semble que les Africains ne parviennent pas à construire quelque chose de viable. Je pense qu'ils sont encore sous le choc des siècles d'esclavage et de colonisation. Cela fait partie de leur inconscient collectif et ils en souffrent sans le savoir. L'argent ne peut pas suffire, le désordre est dans les têtes ! Ici, en France, en toutes circonstances - perte d'un être cher, accident, traumatisme quelconque - on fait appel à des psychologues. Pensez aux Africains, massacrés et broyés pendant 500 ans… Et il n'en resterait rien ?
Il y a aussi des rivalités entre ethnies ?
Le problème n'est pas là : nous n'avons pas su gérer la démocratie, et tout le monde est responsable, entre autres, les intellectuels qui ont fait de bonnes études en France. Longtemps les programmes d'enseignement congolais et français ont été exactement les mêmes. Nous sommes donc des noirs de culture française, si bien que quand nous nous sentons rejetés, la frustration est terrible. Posséder deux cultures est une chance énorme. Mais la culture africaine, très riche et remarquable et bien antérieure à la colonisation, est ignorée, niée. Les intellectuels africains ont tendance à l'oublier et à penser sur le mode occidental. Il y a comme un conflit intérieur entre ce qu'ils sont et ce qu'on leur a dit de devenir. C'est souvent la source d'une perturbation psychologique, qu'on veut ignorer.
La France peut-elle aider l'Afrique ?
Sous la colonisation le niveau de l'enseignement était excellent, or il ne reste plus rien : à l'université de Brazzaville, 25 000 étudiants sont sans livres, la bibliothèque a brûlé pendant la guerre... Et ici je vois qu'à la fin de chaque année on jette des livres !
La France a des opportunités extraordinaires : faire vivre les institutions, organiser des partenariats entre lycées, entre universités, faire de l'animation culturelle, ouvrir des centres culturels dans les quartiers et les bidonvilles - la lecture est une passion : des enfants lisent le soir sous les lampadaires publics parce qu'ils n'ont pas de lumière chez eux - faciliter la venue d'étudiants après le bac, car la France n'est pas à une contradiction près : souhaiter l'expansion de sa langue dans le monde et refuser qu'on entre chez elle !
Des étudiants de toute l'Afrique sont nombreux et bienvenus aux Etats Unis et au Canada où des universités ont créé des chaires de culture et de langues africaines : le bambara, le ningala, le swahili... En Afrique, la génération qui vient parlera anglais. Pourtant la francophonie devrait permettre des initiatives mais rien ne se fait et les africains sont déçus.
L'Eglise a-t-elle un rôle à jouer dans la reconstitution du pays ?
Oui, sans aucun doute, mais les prêtres font trop dans l'imitation du modèle français et ce n'est pas cela qui aidera l'Afrique. Il faudrait qu'ils se convertissent en anthropologues, sociologues, psychologues pour voir l'Afrique de l'intérieur. Ils restaurent la façade, mais les problèmes sont plus profonds et plus graves. La démarche protestante de collaboration avec des organismes sur place est bonne.
Je voudrais que les chrétiens d'occident regardent les choses en face. Jusqu'à quand attendrons-nous pour prendre l'Evangile au sérieux ?
C'est à dire ?
Au 3e siècle, Tertullien assure les autorités que les chrétiens sont partout des exemples et qu'il n'y a pas meilleur soldat, meilleur fonctionnaire, meilleur enseignant... Parce qu'ils s'efforcent de prendre l'Evangile au sérieux.
Et nous, qu'est-ce qui nous arrive ? Est-ce parce que la société de consommation nous a endormis que nous ne sommes plus éveillés aux problèmes du monde ? Tant de gens sont descendus dans la rue contre la guerre en Irak : que ne le fait-on plus souvent et pour d'autres causes ! Quand Jésus dit à Pierre : " va au large " il ne parle pas seulement de la petite mer de Tibériade, mais du monde. Aussi longtemps que j'aurai un grain de foi, c'est ce que je penserai.
Que souhaitez-vous pour votre pays ?
La violence qui s'est exprimée au Congo résulte d'une accumulation d'injustices mal réparées. Malheureusement, aucune ethnie n'a le privilège de la violence et de la cruauté et ceux qui ont eu recours à ce mode d'expression sont à plaindre. Peut-être faut-il les aider à comprendre qu'on peut faire autrement. On ne peut pas leur en vouloir, je n'ai aucune haine, je suis malheureux pour eux.
Je souhaite que personne ne condamne l'Afrique. L'histoire n'est pas close. Le Saint Esprit n'est pas mort. Il nous reste à coopérer avec lui.
Exergue Posséder deux cultures est une chance énorme.
Dominique Ngoïe Ngalla
Est un fin lettré, élevé chez les jésuites, près de Brazzaville, puis au séminaire, que sa santé trop fragile contraint à quitter. Il lui en reste le goût de lire les évangiles en latin ou en grec.
En 1999, il est professeur d'anthropologie à l'université de Brazzaville, quand, menacé de mort, il doit s'enfuir dans la forêt. Il marche près de 400 km et atteint le Gabon - mais les Congolais y sont indésirables - puis le Bénin, et aboutit en Côte d'Ivoire au moment des premiers troubles : fuyant une guerre il tombe dans une autre ! " J'ai eu beaucoup de chance de m'en sortir " dit-il à plusieurs reprises au cours de l'entretien : " ma famille m'a cru mort ".
Ses écrits sont disponibles chez l'auteur, 137 av. Maurice Dauvergne, 77350 Le Mée.
En autre :
Lettre d'un Pygmée à un Bantou,
Lettre à ma grand-mère,
Où es-tu chrétien d'occident, mon frère, pendant que ton pays assassine le mien ?,
Combats pour une renaissance de l'Afrique nègre - Parole de vivant Ed. Espaces Culturels.