Vous avez dit missionnaire ?
Tim Rose : pour moi, missionnaire, c’était le gentil pasteur au fond de la jungle… Pas vraiment mon truc jusqu’à ce que mon pasteur me règle l’image ! Du coup, plus de problème avec ce désir qui allait très bien avec mon envie de voyager. Première étape : un stage de 2 ans ? basé à Genève, avec des incursions en Europe de l’Est, dans le monde arabe et en France. En 1996, une expérience marquante au Liban. On est en pleine guerre entre Israël et le Hezbollah, et en peu de jours, quelque 300 000 réfugiés arrivent à Beyrouth. Logé à la fac de théologie de cette ville, je parle avec un jeune libanais qui faisait ses études pastorales. Dehors, des tirs, le vrombissement des F16, j’ai peur ! Il me répond : « Pour nous c’est normal… ». À 22 ans – mon âge – il n’avait connu que la guerre ; et moi, une petite vie tranquille. Ça a été pour moi comme un signe de Dieu : je ne rentre pas aux États-Unis pour mon train-train. Il faut s’engager pour la justice, on ne peut pas être neutre : si tu ne fais pas partie de la solution, tu fais partie du problème. Je serai missionnaire ! En France !
Terre de mission
Chaque pays est terre de mission, la France aussi. Les Français n’en ont pas conscience, parce qu’ils ne sentent pas chez eux des problèmes aussi importants que dans le Tiers-Monde. Il y a là aussi des problèmes, sociaux notamment. Mais la mission, c’est aussi (d’abord) l’Évangile, et ça, c’est pour tout le monde ! Pour ceux qui ont des soucis d’intégration, les pauvres, bien sûr. Mais dans les pays développés, c’est encore plus important : ils veulent bien envoyer des missions, « faire propre » chez les autres, mais il faut commencer par balayer devant sa porte…
À cheval sur un gouffre
Je suis arrivé en France grâce à un partenariat institutionnel entre mon Église (United Church of Christ*) et l’Église réformée de France. Point de chute : le Foyer protestant d’Aubervilliers. La France a pris pour moi un double visage où je suis désormais intégré. D’une part, un milieu blanc, français de souche, catholique, des classes moyennes et aisées, à travers ma femme, sa famille, nos amis. D’autre part, la banlieue, les immigrés, les enfants des familles pau-vres qui se retrouvent à la colonie de la Chaumette, les jeunes et leurs éducateurs de rue… Entre les deux, il y a un gouffre énorme ! Les gens ne se connaissent pas, ils ne fonctionnent que sur des stéréotypes de l’un par rapport à l’autre. La France est schizophrène ! Il est essentiel qu’il y ait des gens pour faire le pont entre les deux. Je pense en être un ; mais ma vraie priorité sont les gens marginalisés, les pauvres, les détenus que je visite à la Santé, les jeunes en galère, les soucis d’intégration, de travail, de santé…
Qu’est-ce que tu emportes ?
Au bout de six ans, je prends une autre mission. Au fond de mon sac, j’emporte… malheureusement, d’avoir compris que le malheur est partout, même dans un pays « presque parfait » comme la France. On y est fier de la culture judéo-chrétienne, mais on en a complètement oublié les bases : aimer son prochain, les petits, les faibles, les plus démunis… J’ai aussi compris qu’il n’y a pas de solution toute faite, ni facile. On rencontre des gens en difficulté, on les trouve formidables, il faut les aider, ce n’est pas possible de globaliser les solutions… Mais les sentiments ne font pas tout, c’est plus compliqué. Difficile d’être missionnaire : on doit remettre en question sa propre culture, sa façon de voir les choses et les gens, tout en gardant ses propres convictions. Je ne me sens pas envoyé par mon pays, mais invité par la France : en tant qu’invité, il faut avoir du respect. Ah oui ! J’emporte aussi un bout de France : Sophie et le petit Dorian. Mieux qu’un souvenir, un lien : je reviendrai ! propos recueillis par Christine Durand-Leis