Toutes les Églises protestantes sont d’accord sur l’affirmation théologique paulinienne : « nous sommes sauvés par grâce par le moyen de la foi »
Cette expression comprend deux dimensions qu’il est difficile d’articuler. C’est justement là que je situe la différence entre la théologie des Églises évangéliques et celle des Églises luthéro-réformées. Au Pays de Montbéliard, l’Église luthérienne insiste sur la grâce, alors que les Églises évangéliques mettent en avant la foi. Il est évident que ces différences d’accents vont avoir un impact sur la théologie et sa pratique.
Baptême
En tant que luthérien, je suis très attaché au baptême des enfants car celui-ci est offert par grâce et ne dépend surtout pas de la volonté du baptisé. Mes frères évangéliques ne conçoivent pas le baptême en dehors d’un acte de foi. Ils me disent parfois qu’un enfant baptisé peut très bien ne jamais avoir la foi et me demandent à quoi sert notre baptême. Je leur rétorque qu’un enfant non baptisé peut ne jamais demander à l’être, ce qui me pose question car le commandement du Christ ne s’adresse pas au baptisé mais au baptiseur.
ConversionPour les évangéliques, la conversion a lieu une fois pour toutes. Elle est un événement majeur dans lequel le croyant découvre la vie en Christ ; cette rencontre dépend certes de la grâce divine mais elle implique un changement radical de l’individu. Dans cette perspective, la vision de l’humain est dichotomique : il y a un avant et un après, il y a ceux qui ont déjà la foi et ceux qui ne l’ont pas encore.
Pour nous luthériens, il apparaît que rien de ce qui touche l’humain n’est définitif. La grâce est garantie, mais la foi s’accompagne toujours du doute. La vision luthérienne de l’humain est à la fois plus pessimiste et moins culpabilisante : quelle que soit sa foi, l’Homme reste pécheur au bénéfice de la grâce.
Évangélisation
Enfin, foi et grâce ont une influence sur l’évangélisation. Du côté évangélique, elle consiste à convertir l’autre à Jésus-Christ. Même s’il est admis que c’est Dieu qui donne la foi, les Églises évangéliques ont la conviction que chaque chrétien a un rôle essentiel à jouer dans la transmission de la foi, sachant que cette foi permet de mieux vivre. Du côté luthérien, je parlerai plus d’un témoignage proposé à l’autre pour qu’il puisse prendre conscience de la grâce que Dieu lui offre et l’accepter librement dans la foi.
La différence est essentielle et comprend certains risques : si une théologie repose essentiellement sur la grâce, cela donne l’impression que le salut se passe de la foi, et donc de toute pratique religieuse. C’est parfois ce qui est reproché aux luthériens. Mais si la foi est trop centrale, elle peut devenir un mérite, au point d’oublier que le salut dépend finalement de Dieu. C’est parfois ce qui est reproché aux évangéliques. De reproches en reproches, évangéliques et luthéro-réformés sont désormais appelés à dialoguer afin qu’à travers leurs théologies et pratiques respectives, ils réfléchissent ensemble aux affirmations centrales du protestantisme.
Fabrice Pichard, pasteur de l’Église Évangélique Luthérienne de France à Sochaux (Doubs), délégué synodal pour l’œcuménisme